Stéréotypies : des facteurs de risques à l’expression des stéréotypies : quels sont les mécanismes en jeu?

Article 3/5

Deux types de mécanismes qui peuvent s’associer sont proposés par les scientifiques : des mécanismes liés aux émotions et des mécanismes liés à des régulations physiologiques.

tic
® Alain Laurioux Ifce

Emotions et stéréotypies

Les stéréotypies se développent dans les contextes suivants:

(I) un animal ne peut pas exprimer un comportement pour lequel il est très motivé, comme l’alimentation, (II) il ne peut pas éviter ou échapper à des conditions stressantes ou effrayantes, (III) il est détenu en confinement ou isolement social et il n’a pas la possibilité de se déplacer et d’avoir des contacts sociaux (1).

Les stéréotypies seraient seraient donc un mécanisme d’adaptation, permettant de réduire le stress ou de fournir à l’animal une forme de contrôle de son environnement, en lui permettant d’exprimer des comportements pour lesquels il est très motivé (1, 2).

Ainsi, des chercheurs ont montré que lorsque des chevaux étaient soumis à un test de stress avec l’alimentation (de la nourriture leur est proposée mais ils ne peuvent pas l’atteindre), les chevaux tiqueurs augmentaient leur fréquence de tic, alors que les non tiqueurs augmentaient leur activité motrice (frapper le sol avec les antérieurs, ruades, coups de pied) et tentent d’attraper la nourriture. Le tic serait donc une réponse au stress en cas de frustration (3).

Cette hypothèse est renforcée par le fait que le cortisol augmente avant le comportement de stéréotypie (tic à l’appui ou tic de l’ours) et diminue après (4). L‘expression d’une stéréotypie permettrait donc de diminuer le stress. Elle pourrait peutêtre même être source de plaisir, car dans des tests de conditionnement opérant (les chevaux doivent par exemple appuyer plusieurs fois sur un levier pour obtenir une récompense), les chevaux “travaillent” pour tiquer (5).

Dans les conditions de vie quotidienne au box, la frustration alimentaire induite par des petits repas rapides associés à peu de fibres (6) serait associée à un effet d’appétence des rations de concentrés; celle-ci provoquerait une libération de dopamine et stimulerait d’autant plus l‘expression de la stéréotypie. Ceci est à rapprocher des tics obsessionnels compulsifs (TOCS) chez l’homme.

Par contre, dans la majorité des études, les taux de base de cortisol, hormone du stress, ne sont pas différents entre chevaux normaux et chevaux présentant des stéréotypies (7, 8, 9). Chez les chevaux qui tiquent à l’appui, il n’y a pas pas non plus de différence de fréquence cardiaque ou de variabilité de fréquence cardiaque. Ces chevaux ne seraient donc pas plus stressés que les autres, ce qui irait également dans le sens d’une adaptation grâce à la stéréotypie.

Cependant les stéréotypies ne se développent pas chez tous les chevaux soumis aux facteurs de risque, ce qui suggère que certains chevaux seraient plus prédisposés.

Le système dopaminergique sécrète la dopamine, notamment impliquée dans l’importance de la motivation pour une récompense. Or, certaines structures du cerveau des chevaux présentant des stéréotypies contiennent plus de récepteurs à la dopamine, ce qui faciliterait la transmission dopaminergique. La zone du cerveau impliquée est le centre d’initiation et de contrôle de la phase appétitive des comportements ciblés (mis en jeu soit pour atteindre ce que l’animal considère comme positif, soit pour éviter ce qu’il considère comme aversif). Une stimulation de cette zone du cerveau peut placer l’animal dans un état émotionnel renforcé envers tout comportement ciblé. Si l’animal se trouve dans un environnement où il ne peut pas exprimer ce comportement, cela peut entraîner des comportements répétitifs. C’est peut être le cas chez les chevaux qui expriment les stéréotypies au moment de signaux qui annoncent l’arrivée de nourriture.

L’hypothèse est donc que les stéréotypies se développeraient chez animaux ayant des modifications de ces zones du cerveau associées à un environnement où les comportements ciblés sont restreints (10).

Le tempérament pourrait également intervenir, mais cela n’est pas démontré chez le cheval. Dans d’autres espèces, il est proposé que les individus «actifs» ont des réponses actives au stress et tentent d’exercer un contrôle sur les événements de l’environnement, soit par l’agressivité, la fuite ou le retrait du contexte. Au contraire les animaux passifs réagissent peu. Lorsque le seuil acceptable de stress est dépassé, les actifs s’orienteraient plutôt vers une stéréotypie et les passifs vers la dépression.

Régulations physiologiques et stéréotypies. Des études proposent que les stéréotypies seraient aussi un indicateur d’inconfort gastro-intestinal (5).

Les foals tiqueurs de 14 semaines qui sont nourris avec des concentrés présentent plus d’ulcères d’estomac (60% vs 20%) et de gravité plus importante que ceux nourris au foin (11). Or, la gastrine, peptide qui stimule les sécrétions acides de l’estomac, est sécrétée en plus grande quantité et plus longtemps après un repas de concentrés. Il a été suggéré que le tic à l’appui serait une réponse à l’acidité gastrique (12), car il stimule la production de salive (13), qui augmenterait le pH de l’estomac.

Cette hypothèse est renforcée par plusieurs études :

– les antiacides améliorent l’état des estomacs des chevaux tiqueurs et réduisent la fréquence du tic qui survient après le repas, donc pendant la digestion (11), d’autant plus que le traitement est prolongé (14),

des chevaux adultes alimentés avec des proportions de concentrés croissantes par rapport au foin, développent des comportements anormaux, comme saisir et manger le bois. L‘adjonction d‘un antibiotique à faible dose, la virginiamycine, empêche ou limite l’apparition de ces comportements anormaux. La virginiamycine, en agissant sur la prolifération de bactéries produisant l’acide lactique dans l’intestin, permet également une diminution de l’acidité intestinale (15).

Dans le prochain article nous donnerons quelques informations sur les conséquences potentielles des stéréotypies sur l’apprentissage et la santé … à suivre.

Références bibliographiques

1. Mason G.J. 1991. Stereotypies: a critical review. Animal Behaviour 41, 1015-1037.

2. Cooper J.J. et Albentosa M.J. 2005. Behavioural adaptation in the domestic horse: potential role of apparently abnormal responses including stereotypic behaviour. Livestock Production Science 92, 177–182.

3. Nagy., Bodo G., Bardos G., Harnos A., Kabai P. 2009. The effect of a feeding stress-test on the behaviour and heart rate variability of control and crib-biting horses (with or without inhibition). Applied Animal Behaviour Science 121 (2),140-147.

4. McBride S.D. et Cuddeford D. 2001. The putative welfare reducing effects of preventing equine stereotypic behaviour. Animal Welfare 10, 173-189.

5. Wickens C.L. et Heleski C.R. 2010. Crib-biting behavior in horses: a review. Applied Animal Behavior Science 128,1-9.

6. Gillham,S.B., Dodman N.H., Shuster L., Kream R., Rand W., 1994. The effect of diet on cribbing behavior and plasma -endorphin in horses. Applied Animal Behaviour Science 41, 147–153.

7. Briefer Freymond S., Bardou D., Briefer E.F., Bruckmaier R., Fouché N., Fleury J., Maigrot A.L., Ramseyer A., Zuberbühler K., Bachmann I. 2015. The physiological consequences of crib-biting in horses in response to an ACTH challenge test. Physiology and Behavior 151,121–128.

8. Fureix C., Benhajali H., Henry S., Bruchet A., Prunier A., Ezzaouia M., Coste., Hausberger M., Palme R., Jego P. 2013. Plasma cortisol and faecal cortisol metabolites concentrations in stereotypic and non-stereotypic horses: do stereotypic horses cope better with poor environmental conditions? BMC Veterinary Research 9 (3).

9. Hemmanna K., Raekallio M., Kanerva K., Hänninen L., Pastell M., Palviainen , Vainio 0. Circadian variation in ghrelin and certain stress hormones in crib-biting horses. The Veterinary Journal 193, 97–102.

10. McBride S.D., Hemmings A. 2005. Altered mesoaccumbens and nigro-striatal dopamine physiology is associated with stereotypy development in a non-rodent species. Behavioural Brain Research 159, 113–118.

11. Nicol C.J., Davidson H.P.D., Harris P.A., Waters A.J., Wilson A.D. 2002. Study of crib-biting and gastric inflammation and ulceration in young horses. Veterinary Record 151, 658–662.

12. Nicol C.J., 1999. Stereotypies and their relation to management. In: Harris P.A., Gomarsall G.M., Davidson H.P.B., Green R.E. (Eds.), Proceedings of the BEVA Specialist Days on Behaviour and Nutrition, Newmarket, UK. Equine Veterinary Journal, 11–14

13. Moeller B.A., McCall C.A., Silverman S.J., McElhenney W.H. 2008. Estimation of saliva production in crib-biting and normal horses. Journal of Equine Veterinary Science 28 (2), 85–90.

14. Mills D.S., Macleod C.A. 2002. The response of crib-biting and windsucking in horses to dietary supplementation with an antacid mixture. Ippologia 13, 33–41.

15. Johnson K.G., Tyrrell J., Rowe J.B., Pethick D.W. 1998. Behavioural changes in stabled horses given nontherapeuthic levels of virginiamycin. Equine Veterinary Journal 30 (2),139-143.

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